Grippe aviaire : Amchidé, la passoire.

Publié le par Jean Marc

Grippe aviaire : Amchidé, la passoire. ( INFOS AU CAMEROUN )


Dieudonné Gaïbaï
Amchidé

La ville frontalière avec le Nigeria ne dispose pas de moyens efficaces de lutte contre cette terrible épizootie.

C'est au détour de deux plaques et de quelques bornes (faites en bois) indiquant la nationalité du territoire que le reporter réalise qu'il est à la frontière Camerouno-Nigérianne. Ici, la nature n'a pas laissé de traces, la frontière étant " artificielle ". Des hommes et femmes vont et viennent à pied ou à moto, sans gêne, d'un pays à l'autre, au nez et à la barbe des administrations douanières et policières du Nigeria et du Cameroun, lassés par la récurrence des échanges commerciaux et la convivialité légendaire entre les deux peuples.

Amchidé, côté camerounais, et Banki, sa consoeur nigériane, ont décidément tout en commun. Le CFA et le Naïra font bon ménage dans les porte-monnaie. Quelques personnes se sont d'ailleurs érigées en agents de change, établissant ainsi une parité de circonstance entre les deux monnaies. A propos des langues, vecteurs d'échanges et de partage, le Kanouri semble tout trouvé pour renforcer les liens d'amitiés existant entre ces peuples que seules la nationalité vient diviser. A la vérité, Amchidé la Camerounaise, située dans le Mayo Sava et seulement à environ 25 km de Mora, son chef lieu, est coupé au reste du département par un mayo.

Ce mercredi, jour du marché local, les populations viennent de partout pour faire des emplettes. Véhicules, motos et vélos sont mis à contribution pour faciliter les mouvements de personnes. Au poste des Douanes de Banki, on confirme l'interdiction de la vente de la volaille sur l'ensemble du territoire du " Borno State ". Le brigadier de douanes Sunday Nwaneri signale, en effet, que " depuis que la grippe aviaire sévit au Nigeria, les autorités fédérales et fédérées du Nigeria ont interdit la vente du poulet sur tous les marchés. La douane du Borno applique ces prescriptions à la lettre, même comme vous savez qu'il est difficile de mettre au pas tout le monde."

A un jet de pierre de cette unité de Douane, des compartiments se distinguent ; reflétant ainsi la gamme des produits variés qu'on trouve dans ce marché. Dans le secteur jadis réservé à la volaille, la timidité est au rendez-vous. Ils ne sont pas nombreux à s'arrêter un temps soit peu devant les poulets présentés. Pour Mustafa Chehou, commerçant nigérian rencontré en début de matinée, " les gens ont peur de venir acheter le poulet, non pas parce qu'il y a la grippe aviaire. Ils ont peur des représailles de la police. Encore que pour nous, la grippe aviaire ne nous concerne pas. Cette maladie attaque les poulets qui ont été élevés dans les fermes à l'aide des substances chimiques. Nos poulets ici sont d'origine paysanne. En tout cas, les clients, la semaine dernière, sont venus acheter des poulets alors que la mesure d'interdiction était déjà prise. Les Camerounais aiment beaucoup notre poulet parce qu'il est moins cher et plus succulent. Comme d'habitude, ils viendront avec d es véhicules pour faire leurs achats. "

A l'exemple de Mustafa, la majorité des commerçants rencontrés sur l'ensemble du marché frontalier de Banki ignorent et semblent ne pas mesurer les risques de contamination que peut causer la consommation du poulet infecté par l'"influenza aviaire " hautement pathogène.

A Amchidé par contre, il n'existe pas de compartiments destinés à la vente de la volaille. Issiakou Yaou, habitant d'Amchidé, confie : " il n'y a pas d'étals de poulets à Amchidé. Cela même avant l'arrivée de cette maladie. Pour que nos parents puissent vendre les poulets, ils sont obligés de nous envoyer à Banki où il y a un marché dédié à la volaille. " Ce qui conduit, apprendra-t-on, les populations camerounaises à s'approvisionner en territoire nigérian.

Porosité

Et pourtant, cette zone frontalière fait l'objet d'une attention particulière de la part du gouvernement camerounais dans le plan de riposte élaboré depuis l'annonce de l'arrivée, au Nigeria, de la grippe aviaire. Une mission interministérielle y a séjourné la semaine dernière, dans le dessein de toucher du doigt les difficultés de lutte que rencontrent les administrations représentées ici. Face au mal, le petit peuple est imperturbable et les habitudes ont la peau dure.

Dans les restaurants et autres points de restauration, le poulet tient encore le haut du pavé dans les commandes de plats. Et les restaurateurs ne ménagent point d'effort pour que le client soit satisfait. Un fait qui montre combien la naïveté est grande au sein de cette population davantage sous informée des risques de la maladie.

Le plan d'urgence mis en oeuvre par le gouvernement est relativement appliqué ici. Le Dr Gaston Beïdi, chef de service provincial des services vétérinaires à la délégation provinciale de l'Elevage, des Pêches et des Industries animales de l'Extrême Nord, déclare : " à notre niveau, nous avons mis sur pied des postes spéciaux de contrôles sanitaires, et vétérinaires en vue de filtrer les véhicules et autres moyens de transport qui auraient échappé aux contrôles des postes frontaliers comme celui de Amchidé. Cependant, les efforts de ces 24 unités spéciales resteront vains, si on ne met pas à notre disposition les moyens nécessaires. Il faut du matériel roulant, des équipements de protection (cache nez, masques, bottes, gangs ) si on veut contrer la maladie. Pour l'instant, nos moyens de préventions ne sont pas adaptés à l'ampleur du problème." Mais, ajoute t-il, " quelques actions d'éclat sont visibles sur le terrain. A Doublé, nos agents ont saisi près de 140 oeufs d'origine nigériane. Samedi dernier, à Frolina, des oies en provenance de ce pays ont été mises en quarantaine. Des prélèvements ont été effectués, on attend plus que les conclusions du Centre Pasteur de Garoua. "

Les produits prohibés et liés à la grippe aviaire que sont les oiseaux, porcins et leurs produits dérivés, réussissent l'exploit de traverser les barrières douanières et de l'élevage érigées aux frontières entre le Nigéria et le Cameroun. Une situation due pour l'essentiel à la porosité des frontières. A Amchidé, les pistes qui mènent au marché sont multiples et échappent au contrôle des autorités installées à la frontière. Un douanier camerounais présent à la frontière confie d'ailleurs : " même dans le cadre de nos activités de lutte contre la contrebande et la fraude des produits, il est très difficile de maîtriser les entrées et les sorties des populations et des biens qu'ils emportent. Pour la volaille qu'on combat aujourd'hui, certains traversent la frontière à pied, contournent les montagnes pour arriver dans leurs localités.

Qu'est-ce que nous pouvons faire? Le personnel est insuffisant, le matériel aussi. La frontière ne ressemble à rien, puisqu'on peut passer d'un pays à l'autre sans en être inquiété. Si la maladie là arrive dans l'Etat du Borno, je crains pour notre pays. "

Et pourtant, le chef du secteur des douanes de l'Extrême Nord, Marcel Damna, se veut rassurant : " la douane a pris une part active dans les opérations de mise en oeuvre du plan de lutte élaboré par le gouvernement. Nos unités ont été informées des mesures prises. La volaille et les porcins en provenance du Nigeria font désormais partie des produits prohibés et, comme tels, ne sont pas autorisés dans notre pays. "

Oiseaux morts

Les mesures d'interdiction prises ont vraisemblablement influencé les habitudes alimentaires. A Banki, le poulet qui se vendait jadis entre 1200f et 1500f, se marchande depuis quelques semaines en deçà de 1000f, quel que soit son poids. A Mora, l'effet contraire est observé. Les prix de la volaille oscillent entre 2000f et 2500f, contre 1500f et 2000f il y a quelques semaines. Pour ce qui est des oeufs frais, l'alvéole est vendue à Maroua à 1350 francs, contre 1800f en janvier dernier. Même cette chute des prix de la volaille et de ses produits dérivés ne convainc pour autant pas les consommateurs d'Amchidé. Boubawa Djobdi affirme qu' " il est très difficile pour nous de savoir quel est le poulet qui est infecté.

C'est pourquoi dans ma famille, on ne consomme plus le poulet. Surtout que la mission du ministère qui est venue vendredi dernier a constaté qu'a Mora des oiseaux morts ont été trouvés. " Une information confirmée plus tard par les responsables de la délégation provinciale de l'élevage qui ont par ailleurs affirmé que les dits oiseaux ont été conduits au LANAVET (Laboratoire National Vétérinaire) pour études.

Pour l'instant, on redoute l'arrivée dans les zones humides (Fotokol, Lac Maga ) des oiseaux migrateurs en provenance du Nigeria et qui pourraient emmener avec eux l'influenza aviaire hautement pathogène. Dans les zones de Rhumzu, Boukoula, Mogode Rhumsiki et Boumya dans la Mayo-Tsanaga la porosité des frontières est affirmée et les moyens humains ne sont pas suffisants pour sécuriser nos frontières.

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