Grippe aviaire : La psychose se paye cash

Publié le par Jean Marc

Grippe aviaire : La psychose se paye cash

L'épizootie n'est pas encore déclarée au Cameroun, mais la facture des aviculteurs est déjà lourde.
Brice R. Mbodiam

Debout devant deux paniers bondés de poulets, Roger Womsi, commerçant, se tourne visiblement les pouces. En ce vendredi 3 mars 2006, il tient deux poulets en main et essaye de les proposer aux deux dames qui viennent de faire leur entrée au marché de volaille situé à côté de l'hôtel Royal de Yaoundé. Malheureusement, les deux potentielles clientes ne daignent même pas le gratifier d'un regard. "Depuis qu'on a annoncé que la grippe aviaire est déjà au Nigeria, les Camerounais ont très peur d'acheter le poulet. Voyez vous mêmes, tous les paniers sont encore pleins, alors que nous sommes déjà à la fin du mois. A cette période, normalement, il n'était pas rare de vendre 150 poulets par jour. Mais, comme la consommation a baissé depuis environ trois semaines, je n'en ai apporté que 45 ce matin. Et je n'ai encore rien vendu. Pourtant, il est déjà midi", se plaint Roger Womsi, le visage renfrogné.

A défaut de diminuer la quantité de sa marchandise, Guy Merlin Heugang, un autre commerçant, a décidé de baisser simplement les coûts de ses produits. "Les pondeuses de 1,5 Kg, vendus par le passé entre 2.000 et 2.200 Fcfa, sont désormais proposés au prix de 1.300 Fcfa; tandis que le poulet de chair (1,8 Kg) qui coûtait 2.200 Fcfa, revient maintenant, au plus, à 1.600 Fcfa. Mais jusque-là, les clients sont rares", affirme-t-il. Et par effet d'entraînement, les revendeurs, eux non plus, ne se bousculent plus chez les fermiers pour s'approvisionner. "J'ai fait une bande de 2.000 poulets qui ont aujourd'hui [1er mars 2006] 90 jours d'âge, pour un prix de revient de 4.000 Fcfa par tête. Ce sont des poulets qu'on devrait normalement vendre autour de 5.000 Fcfa. Mais, face à la rareté des clients, j'ai décidé de les fournir aux revendeurs au prix de 2.000 Fcfa. Malheureusement, il y a peu de preneurs", se lamente Dieudonné Tchana, délégué du Gic Promo élevage du Cameroun (Proelec), au quartier Ngousso à Yaoundé.

Ce dernier affirme par ailleurs que, pour ne pas aggraver ses pertes qu'il chiffre déjà à 4 millions Fcfa, il a, à un moment, envisagé d'abattre tous ses poulets et de les conserver dans une chambre froide de la capitale, afin de geler les dépenses liées à leur alimentation. "Mais, le propriétaire de la chambre froide que j'ai approché m'a dit que je risquais de contaminer ses poissons avec la grippe aviaire", confie Dieudonné Tchana, un sourire en coin. Une manière de se gausser de l'ignorance de ce propriétaire de chambre froide parce que, d'une part, il n'est pas encore scientifiquement admis que le virus de la grippe aviaire s'attaque aux poissons, et d'autre part, parce que cette épizootie ne s'est pas encore déclarée au Cameroun.

En tout cas, face à cette psychose, les fermiers avouent n'avoir pas d'autre choix que celui de continuer à garder leurs poulets, tout en s'abstenant de produire de nouvelles cargaisons. C'est ainsi que le Gic Proelec a dû annuler, le 15 février dernier, une commande de 3.000 poussins chair généralement acquis au prix de 350 Fcfa l'unité. Ce qui, tout calcul fait, a occasionné à l'accouveur devant effectuer cette livraison, une perte sèche d'un peu plus d'un million Fcfa. Dans ce même registre, Ahmadou Moussa, le directeur général adjoint du Complexe avicole de Mvog-Betsi (Cam), le plus gros accouveur [producteurs de poussins] de l'heure au Cameroun, affirme que tous ses clients se sont rétractés, depuis l'annonce de la grippe au Nigeria.

Indemnisation
"Nous avions un cahier de commande plein jusqu'à la fin du mois de mai. A ce jour [1er mars] tout a été annulé", déclare-t-il, avant d'ajouter : "Ce matin, nous avons dû, en présence d'huissier de justice, étouffer [tuer dans l'oeuf] 16.000 poussins pontes [650 Fcfa l'unité], parce qu'il n'y avait personne pour les acheter. Ce qui représente une perte de 10,4 millions Fcfa. On refera obligatoirement la même chose au moins deux fois dans les semaines à venir, compte tenu des oeufs que nous avons encore dans nos machines", se lamentait Ahmadou Moussa le 1er mars dernier à Yaoundé, au cours d'un point de presse organisé par l'Association citoyenne pour la défense des intérêts collectifs (Acdic).

Le 20 février déjà, c'est Bernard Azangué, le directeur général de Epa, 2ème producteur de poussins du pays, qui, dans une lettre adressée au ministre de l'Elevage (Minepia), se plaignait des difficultés auxquelles sont confrontés les accouveurs, depuis ce qu'il a appelé "la médiatisation sans cesse de la grippe aviaire". Et qui entraîné une psychose chez les consommateurs de poulet. Selon ladite correspondance, le Dg de Epa dit avoir, du fait de l'annulation des commandes, étouffer trois cargaisons de 38.000 poussins chacune. Ce qui, au prix usuel, représente une perte de 39,9 millions Fcfa. Face à cette situation, Ahmadou Moussa, par ailleurs président de l'Inter profession avicole du Cameroun (Ipavic), promet d'engager des démarches auprès des pouvoirs publics, afin de négocier une indemnisation des aviculteurs.

Ce, même si le plan sectoriel d'urgence mis sur pied au Minepia depuis l'annonce de la grippe aviaire au Nigeria, ne prévoit l'indemnisation des éleveurs et autres professionnels de l'aviculture qu'au cas où la grippe aviaire toucherait le Cameroun. Ce qui n'est pas encore arrivé. "Mais là, nous sommes déjà victimes de la psychose", insiste le président de l'Ipavic, dont le bureau exécutif pourrait être reçu par le Premier ministre dans les prochains jours. Car, soutient Ahmadou Moussa, "nous comptons demander une audience pour réclamer une pause fiscale, parce qu'il est inadmissible que les agents des impôts nous harcèlent alors que la filière est pratiquement sinistrée. Nous pourrions également suggérer au Premier ministre l'attitude du gouvernement italien, qui, au sortir d'une réunion, à déguster le poulet devant les caméras de télévision, afin de rassurer les populations". Et de relancer la consommation du poulet.

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