La victoire du poulet camerounais

Publié le par Jean Marc

(15-02-2006)
La campagne " On plume l'Afrique " a mobilisé, dès l'automne 2004, les citoyens européens autour des importations massives et incontrôlées de poulet congelé en Afrique. Au Cameroun, la campagne nationale a ouvert la voie à une relance de la filière avicole nationale et constitue une première mobilisation citoyenne réussie.

Depuis deux ans, le poulet camerounais renaît de ses cendres. En 2005, seules 5000 tonnes de découpes de poulet congelé européen étaient autorisées sur le marché national, alors que le volume d'importation dépassait 22 000 tonnes en 2003. Une partie des aviculteurs nationaux ont repris leur activité, occasionnant un bon de 60 % de la production nationale entre les mois de septembre 2004 et 2005.

La raison de cette reprise de l'aviculture camerounaise tient à la mobilisation d'acteurs de la société civile autour de l'Acdic (Association citoyenne pour la défense des intérêts collectifs) contre les importations de poulet congelé européen sur les marchés africains, en particulier le Cameroun.

L'Acdic a lancé, en 2003, une enquête ambitieuse sur ce système d'importations qui conduit à déverser des tonnes de poulet européen de mauvaise qualité et à bas prix grâce aux subventions perçues dans le cadre de la politique agricole commune (900 FCFA le kilo, soit 1,37 €, contre 2500 FCFA, soit 3,81 € pour le poulet de chair camerounais). Les résultats de cette enquête socio-économique, reprise par l'ensemble des médias, font l'effet d'une bombe. L'enquête révèle la main mise de quelques importateurs et exportateurs qui se partagent le marché. De plus sur un plan sanitaire, l'Institut Pasteur de Yaoundé montre que 85, 3 % des 212 échantillons de poulet congelé prélevés, sont impropres à la consommation.

L'Acdic, dont le président Bernard Njonga est aussi le secrétaire général de l'ONG de développement rural Saild (Service d'appui aux initiatives locales de développement), travaille ensuite à fédérer l'ensemble des parties prenantes du dossier afin d'atteindre les pouvoirs publics.

Le 18 février 2005 se déroule le premier " Atelier multi acteurs pour la relance de la filière avicole nationale ", en présence du ministre de l'Elevage, des opérateurs privés (aviculteurs et syndicat interprofessionnel, vétérinaires...), des ONG comme l'Acdic ou la Ligue des consommateurs camerounais.
L'Atelier avait porté ses fruits avant même son déroulement. La limitation des importations à 5000 tonnes par an était déjà validée et la loi de finance 2005 avait réinstauré les taxes d'importations sur le poulet congelé, ainsi qu'une taxe supplémentaire dite " sanitaire ".
Pour la première fois au Cameroun, des organisations de la société civile avaient réussi à mobiliser pouvoir public, secteur privé et citoyens autour du thème de la souveraineté alimentaire. " Quand vous expliquez la mondialisation à travers les importations de poulet congelé, tous les Camerounais comprennent. C'est une occasion formidable pour nous de mobiliser la population ", explique Bernard Njonga.

Un an après cet atelier, la situation des aviculteurs camerounais reste périlleuse. Le 23 novembre, le Minepia (ministère de l'Elevage) autorisait l'importation de 2650 tonnes supplémentaires de poulet congelé. Soit une semaine après avoir publié un décret d'interdiction totale des importations en raison des risques de propagation de la grippe aviaire (Une décision peu justifiée du point de vue des modes de propagation de la maladie, mais qui prend en compte l'absence totale de traçabilité des poulets congelés exportés par des opérateurs européens, principalement Hollandais, Belges et Français). Le ministre de l'Elevage, Aboubakar Oumarou Sarky, justifiait cette autorisation d'importation par les risques de pénurie durant la période des fêtes qui connaît une forte augmentation de la demande. " Le problème est que les pouvoirs publics ne se donnent pas les moyens de contrôler si au lieu de 2650, ce ne sont pas 5000 tonnes qui vont rentrer. Le Minepia est encore truffé de gens corrompus et nous les connaissons ", soulève Bernard Njonga.

" J'ai commencé à faire du poulet en 1994, alors qu'il n'y avait pas d'importation, explique André, un petit éleveur de Bafoussam, dans l'Ouest du Cameroun. J'ai dû arrêter un temps à cause des importations. Quand l'Acdic a fait sa campagne, nous avons tous repris espoir. J'ai réinvesti de l'argent pour reprendre mon activité. Mais si le Minepia recommence à importer, que va-t-on devenir ? Le Minepia, c'est le ministère de la production, pas des importations. "

L'Acdic, fort du soutien populaire (12000 adhésions en deux ans) et de l'appui des médias a organisé une marche dans les rues de Yaoundé le 17 janvier (voir FOCUS ci-dessous). Objectif : protester contre l'importation de poulet congelé et rappeler les engagements pris par le Minepia lors de l'atelier de février 2005 : créer un fonds de relance de la filière avicole nationale et instituer un observatoire de la filière.

Le fonds de relance, que les aviculteurs n'ont pas attendu pour réinvestir, devrait aider à effacer les carences de la filière qui souffre encore d'une sous-production de la provende (nourriture des poulets) et surtout du peu de structures d'abattages semi industrielles.

Si la filière avicole guette encore tout retournement de la situation en sa défaveur, la campagne menée par l'Acdic a déjà acquis un succès définitif, celui d'avoir réussi à mobiliser la société civile sur la protection de l'économie locale. Une première dans un pays rongé par la corruption qui pousse chacun à défendre, d'abord, ses intérêts particuliers.


FOCUS : PREMIÈRE MOBILISATION CITOYENNE ET INTERNATIONALE

Le 17 janvier 2006 pourrait faire date dans l'histoire de la société civile camerounaise. Pour la première fois, une marche citoyenne a réuni plus de 2000 personnes d'horizons les plus divers à Yaoundé. Un succès amplifié par la présence de leader altermondialistes tels que José Bové, porte-parole de Via Campesina et François Traoré, président de l'Aproca, association des producteurs de coton d'Afrique de l'Ouest.

Malgré l'interdiction préfectorale de la manifestation, les forces de l'ordre n'ont pu empêcher les manifestants qui avaient voyagé jusqu'à trois jours, depuis l'Extrême nord, de se rassembler devant les locaux de l'Acdic, dans le centre de la ville. " Ce n'est pas grave si nous avons fait du surplace, exultait Bernard Njonga, la marche a eu lieu ". José Bové, venu soutenir les aviculteurs camerounais, avant de rallier le Forum social de Bamako relevait le caractère emblématique de la mobilisation camerounaise : " La capacité de mouvement vient de ce lien réussi entre société civile et monde rural (...) Ce qui a fait date en France, c'est le démontage du Mac Do contre les importations de bœuf aux hormones. Il y a un parallèle étonnant " avec la campagne contre le poulet congelé.

Novethic | P Chibani

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