Vive les moustaches des rats démineurs

Publié le par Jean Marc



Pour éviter les mutilations atroces aux civils, des rats géants de Gambie sont dressés au Mozambique. Ils travaillent mieux que les chiens et ne font pas exploser les mines par inadvertance. Reflets du dressage.

Il n'est pas évident de choisir une méthode pour déminer correctement. Chaque système a ses défauts : les détecteurs de métal ne font pas la différence entre une pièce de monnaie et un détonateur, les bulldozers blindés ne travaillent bien que sur sols plats et les chiens qui traquent le TNT sont parfois distraits, ils font des erreurs et finissent malheureusement par sauter un beau jour.

Mais les démineurs pourraient bien avoir trouvé la solution : le rat de Gambie, un rongeur qui pèse entre 1,5 et 2 kg et stocke comme les hamsters la nourriture dans ses bajoues. Ces mammifères bien connus (on en élève en Afrique noire pour le manger comme on engraisse des lapins chez nous) n'ont qu'un seul défaut : ils ont de la peine à se mettre au boulot le lundi matin comme l'explique un dresseur interviewé par le New York Times. Extraits d'un reportage de Michael Wines dans la région de Gondola, dans un coin plombé par le soleil de la campagne mozambicaine.

 

Pour une bouchée de banane


« A l'aube, Frank Weetjens va prouver avec ses 16 rats de Gambie qu'il est capable de déminer sans dégâts. Les animaux s'exercent dans un champ de mines désamorcées. Equipés de petits harnais de couleur et d'une laisse qui coulisse sur un câble d'une dizaine de mètres, leur queue ballante, les rats parcourent le territoire qui leur est dévolu moustaches frémissantes, le nez au vent.

Une femelle âgée de deux ans, baptisée Wanjiro, a un harnais rouge vif ; elle s'arrête au milieu du champ, renifle attentivement le sol, fait un bref retour en arrière et revient sentir au même endroit. Puis elle gratte brièvement avec ses deux pattes avant la terre argileuse. Son dresseur, Kassim Mgaza, donne deux coups de sonnette métallique et Wangira revient vers lui en vitesse pour obtenir sa récompense, une large bouchée de banane accompagnée d'une affectueuse tape sur le dos.

« Nous effectuons exactement ce que Pavlov a mis au point avec ses chiens - un conditionnement très basique », explique Weetjens, un Belge de 42 ans qui travaille pour un groupe de déminage intitulé Apopo basé à Anvers. « Pour eux, le TNT signifie nourriture. Le TNT signifie le son métallique qui annonce la nourriture. Voilà comment nous communiquons avec eux ».

La femelle a ainsi reçu sa gratification pour avoir détecté une mine antipersonnel remplie de TNT, une parmi la centaine de mines disséminées dans ce champ où elle est entraînée 5 jours par semaine. Comme toutes ces mines d'entraînement, celle-ci est désactivée. Si les autorités mozambicaines sont persuadées par ses talents et autorisent leurs déplacements, elle et ses 15 compagnons rats iront dans des champs de mines actives. Ils seraient alors la première équipe de rats certifiés professionnels du déminage.

Lors d'un essai concret, en novembre dernier le long d'une voie de chemin de fer dans le sud du pays, un groupe de trois rats a réussi à déminer totalement une surface de 400 m2 : les 20 mines armées ont été éliminées ».

Relevons que le déminage a pris de l'importance ces trois dernières années. Mais ce sont principalement les chiens qui sont mis à contribution. Pourtant selon un expert, Havard Bach du centre international pour le déminage basé à Genève, « il vaudrait sans doute mieux utiliser des rats que des chiens pour cette tâche particulière ». Les rats sont plus répandus que les chiens, ils sont facilement transportés et ils sont trop légers pour faire détonner les mines. Dotés d'un odorat formidable, ils détectent mieux que n'importe quelle machine l'odeur de la dynamite ou du TNT. Et avantage insigne sur les chiens, ils sont obnubilés par la nourriture. « Si vous envoyez dix fois de suite un bâton à un chien, le canidé finit par vous envoyer promener avec votre jeu », rapporte Weetjens. Les rats continuent à travailler, parce qu'ils n'ont qu'un objectif : manger ». De plus, les chiens résistent mal en climat tropical et tombent souvent malades lors de déplacements. Ils ont en outre trop envie de plaire à leur maître et cherchent parfois à garder un contact visuel avec le dresseur pour observer son langage corporel ce qui s'avère fatal s'ils pèsent alors avec leur 45 ou 50 kg sur une mine.

 

100 millions de mines actives


Les rats auront de quoi se remplir les bajoues : la Campagne internationale pour interdire les mines estime qu'il y a plus de 100 millions de mines de toutes sortes, anti-personnel ou anti-tank, souterraines ou déclenchées par des fils courant à même le sol. Ainsi, rien qu'au Mozambique, bien que la guerre civile ait pris fin il y a plus de 12 ans, on a détruit plus de 10 000 mines l'an dernier et les exposions ont grièvement blessé ou tué 14 individus. En Angola, la tâche sera immense : ce pays est le plus miné au monde, après des années d'un dur conflit interne. Les rats pourraient là aussi jouer un rôle-clé. Il faut dire que les mains ne sont guère efficaces. Equipés de détecteur de métaux, les démineurs doivent aussi se trimballer un harnachement épais pour éviter d'être tués par inadvertance. Les rats sont eux trop légers pour faire sauter un de ces engins dangereux. Reste qu'ils sont malins et cherchent à tricher. Dès qu'ils comprennent que le fait de gratter le sol correspond au signal de la sonnette annonçant la récompense sous forme d'un fruit, ils se mettent à gratter n'importe où. Mais le dresseur ne donnant la nourriture que si le TNT est détecté, ils finissent par obéir.

Le plus gros utilisateur mondial de mines en tous genres, l'armée américaine ne veut pas renoncer aux mines. Mais consciente des problèmes que posent celles qui n'ont pas explosé, elle prétend faire désormais usage de mines qui se désactivent automatiquement soit par le biais d'une pile dont la durée de vie n'excède pas quelques mois ou d'un détonateur réglé sur quelques heures seulement. Pour calmer la frange pacifiste de ses citoyens, Washington prétend ainsi depuis début mars 2004 faire œuvre bénéfique tout en truffant le sol de TNT « désactivable ». La polémique n'est de loin pas terminée, elle va agiter les esprits lors d'un sommet consacré aux mines qui se tiendra à Nairobi en novembre de cette année. On retrouve là l'approche unilatérale des USA qui se moquent ainsi des 141 pays signataires du Traité d'Ottawa qui interdit toutes les sortes de mines. Mais Bush préfère visiblement cajoler ses fabricants de mines.


Laurent Duvanel

Source : http://www.gauchebdo.ch/article.php3?id_article=420

Publié dans Faune Sauvage

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